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La maison hantée, de Mireille Falot

Nous avons le plaisir de partager aujourd’hui, les textes des deux gagnantes du concours d’écriture organisé par le Club Jean-Pierre Timbaud en novembre dernier. Toute l’équipe vous félicite et vous encourage à continuer d’exprimer votre créativité et vos émotions à travers cet outil si précieux et à la portée de tous : l’écriture.

La maison hantée

Quand mamie s’en mêle

– Espèce de bachi-bouzouk ! lance Lucas.
– Espèce de chouette mal empaillée toi-même ! rétorque Sacha en menaçant son frère du poing.

Alice compte les points… En fait, elle est très énervée par ses deux petits diables. Pensez ! Elever deux enfants de sept et cinq ans (qui plus est des garçons), n’est pas facile tous les jours. Et bien sûr qu’elle les aime ses chérubins, mais il y a des limites à ne pas dépasser, et trop c’est trop ! Ces galopins préfèrent les disputes aux Legos et les insultes du capitaine Haddock aux câlins fraternels !
Si encore ils se battaient en silence ! Mais non, ce ne sont que cris stridents, jérémiades, pleurs -ou plutôt larmes de crocodile.
– Stop ! hurle Alice. Allez dans votre chambre ! Mamie va arriver bientôt, je ne veux plus vous entendre !
Devant la vue de leur mère rouge de colère, les garçons filent dans la chambre sans mot dire.

Le calme est revenu lorsqu’on entend frapper à la porte. C’est mamie ! C’est l’heure de la relève. Alice va pouvoir souffler pendant le trajet jusqu’à son travail !
Ce mercredi se déroule plutôt bien, dans une sorte de sérénité, ce qui est rare il faut l’avouer ! En dehors de la bagarre, Lucas apprécie les jeux de société et mamie est là pour prendre la revanche du petit lapin ! Et comme de bien entendu, il gagne à tous les coups !
– Dictée maintenant ! ordonne mamie.
– Oh ! On n’est pas obligé de la faire, ronchonne Lucas.
– Eh si ! Maman a exigé que tu fasses tes devoirs. Crayon, papier, je dicte : « Dans le manoir hanté, à la ligne ». Dis donc, mon grand, tu aimes bien faire des fantaisies avec l’orthographe ! La dernière fois, c’étaient des X à tous les mots finissant en « oi », moix, toix, roix, et là tu écris « le manoir en T », et pourquoi pas en U ? Hanté, H.A.N.T.É. Tu sais ce que c’est, une maison hantée ?
– Une maison avec des fantômes, des zombies et des sorcières, riposte Sacha. Papy Mougeot m’a dit qu’il y en avait une au bout de notre rue en allant vers la mairie.
Mamie ne peut s’empêcher d’éclater de rire lorsqu’elle entend Sacha appeler papy « Mougeot ». Il prend un malin plaisir à donner un nom aux personnes et parfois même plusieurs. Ainsi papy se voit affublé de surnoms tels papy Mougeot, papy Clown, papy Clémentine (?), papy Jean-Christophe … alors qu’il s’appelle Patrick.
– Ah bon ? Je ne savais pas qu’il y avait une résidence pour fantômes par ici. Et si on allait la voir cet après-midi ? hasarde mamie.
Les yeux des enfants pétillent de joie à cette idée. Prêts pour l’aventure !

Esprit, es-tu là ?

En cette veille de Toussaint, le froid s’est installé depuis quelques jours et les écharpes ont été ressorties des armoires. Les joyeux lainages colorés ont remplacé les tristes masques que l’on arborait auparavant. En ce temps-là, une pandémie était survenue et avait privé de liberté tous les habitants de la planète qui avaient dû porter un masque sur le nez et la bouche. A présent, on reprend goût aux promenades, même si l’hiver montre déjà peu à peu le bout de son nez.
– Tonton Flo va nous rejoindre ? demande Lucas.
– Je lui ai parlé de notre sortie, mais il ne pourra pas venir, il a trop de travail aujourd’hui, répond mamie.
Les garçons sont un peu déçus : Florian, le frère d’Alice, est leur compagnon de jeu préféré.
– Allez mamie, on va courir !
– Oh Lucas, je suis un peu vieille pour courir.
– C’est quand qu’on est vieux, mamie ? questionne Sacha.
– Euh… c’est quand ton meilleur ami devient le pharmacien…plaisante mamie.
Au bout de la rue, ils s’arrêtent devant une haute grille rouillée entrebâillée, c’est certainement là ! Nos aventuriers poussent le portail qui s’ouvre sur un jardin envahi par des herbes folles. Les touffes dorées des eulalies ondulent sous la brise. De grands arbres lèvent leurs branches dépouillées vers le ciel. Le croassement d’un corbeau les fait sursauter. Un autre oiseau lui répond dans un cri lugubre, comme s’ils semblaient annoncer l’arrivée du trio.
Soudain le manoir se dresse devant eux, au beau milieu de ce décor désolé. Lierre et broussaille envahissent ses murs, tels des monstres agrippant leur proie. De part et d’autre du perron, des colonnes encadrent un escalier de pierre que le temps a fragilisé.
Des bow-windows symétriques agrémentent la façade de briques rouges. Quelques auvents protègent des fenêtres désormais délabrées. Sous le toit pentu à tuiles plates, un gâble s’orne d’un médaillon de bois sculpté. De toute évidence, la maison est abandonnée. Seuls les oiseaux semblent avoir investi les lieux en se regroupant sur les corniches.
Tout ce romantisme architectural enchante mamie. Elle n’avait pas remarqué qu’il y avait ici, en banlieue parisienne, un si beau castel blotti au fond d’un jardin, mais si décrépi !
Suivie des enfants, elle gravit l’escalier le cœur palpitant et ouvre la lourde porte dans un grincement terrifiant.
Ils pénètrent dans une grande pièce qui semble être le salon. Un fauteuil délavé et déchiré trône au milieu de la salle. Il règne dans cette bâtisse une atmosphère pesante et étrange, comme si quelqu’un était là. Le castel est abandonné mais est-il inhabité ?
Les fenêtres laissent entrevoir des vitres opacifiées par la saleté, les encoignures sont peuplées de toiles d’araignées. Tout n’est que délabrement.

Mamie imagine ce qu’il pouvait se passer ici dans les temps lointains. Peut-être plusieurs générations de la même famille faisaient la fête sous les tilleuls, se promenaient dans le jardin, dansaient près d’un piano. Mais pourquoi abandonner une telle maison ?
– Parce qu’elle est hantée, dit Lucas.
Mamie n’avait pas remarqué qu’elle pensait tout haut. Un escalier en colimaçon les incite à visiter les étages. Les marches craquent sous leurs pas. Sur le palier, un corridor les invite à ouvrir des portes. Les enfants ne quittent pas mamie d’une semelle tant la tension est grande. Que vont-ils découvrir derrière ?
Rien ! Les deux premières pièces sont vides et de toute évidence tenaient lieu de chambres. La troisième porte dévoile la salle de bain. Mamie s’esclaffe en voyant une baignoire en fonte dotée de robinets à croisillons.
– Dommage qu’elle soit si abîmée, ce modèle rétro est très recherché actuellement, lance-t-elle aux garçons.
– Et qu’est-ce qu’il y a là-bas ? demande Lucas en montrant du doigt une petite porte au fond de la pièce.
– Je ne sais pas, je n’habite pas ici ! plaisante mamie. Allons voir !
Ils se dirigent vers la porte et découvrent un étroit escalier. Ils l’empruntent et arrivent sous les combles.
Le grenier est obscur mais une fissure dans le carreau de la lucarne laisse apparaître un rayon de lumière qui traverse la pièce, révélant un flot de poussières en suspens.
Sacha s’approche et observe des sortes de petits sacs noirs suspendus sous une poutre.
– Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? demande-t-il, intrigué.
– Oh, mais ce sont des chauves-souris ! répond mamie.
– Elles sont mortes ? interroge Lucas.
– Non, elles dorment le jour et vivent la nuit, réplique mamie. Tout comme des petits vampires.
Elle désigne un orifice sous la poutre, c’est sans doute par cet endroit qu’ils viennent s’abriter. Pas très rassuré, Lucas s’éloigne des chiroptères et aperçoit un vieux livre qui gît sur le plancher vermoulu. Il va le ramasser.
– Les Mémoires du comte de Castelrosny, ânonne-t-il.
– Sûrement un ancien propriétaire de ces lieux. Sans doute allons-nous voir son fantôme ? chuchote mamie.
Mais au moment où Lucas s’apprête à ouvrir l’ouvrage, un bruit de chaînes que l’on traîne se fait entendre dans toute la maison, les tétanisant, suivi d’un miaulement à faire dresser les cheveux sur la tête !
– Il faut que papa Benoit vienne nous sauver ! s’apeure Sacha. Papa est un héros quand il joue sur son écran, il combat tous les méchants !
– Mais là, ce n’est pas un jeu, c’est la réalité, rétorque Lucas.
– J’ai les dents qui jouent des castagnettes ! Mais gardons notre sang-froid, rassure mamie. Nous ne sommes pas en danger.
Ils détalent tout de même à toutes jambes et arrivent dans la galerie du premier étage. Terrifiés, ils aperçoivent alors une forme blanche traverser le couloir et s’évaporer soudainement. Ils s’arrêtent net. Ils sentent un souffle chaud passer sur leur nuque.

Bas les masques !

– Haut les mains, peau d’lapin ! clame une voix derrière eux.
Les trois compères se retournent et s’écrient en écarquillant les yeux :
– Tonton Flo !! Qu’est-ce que tu fais là ?
– Ah ah ! Je suis fier de ma mise en scène ! Vous avez eu peur, n’est-ce pas ? répond Florian.
Nos baroudeurs poussent un soupir de soulagement. Ils comprennent qu’ils étaient les acteurs involontaires d’une farce minutieusement préparée par Florian.
– C’est toi qui as fait tout ça, tonton Casper ? rétorque Sacha. Moi, je n’ai pas eu peur, mais Lucas et mamie, oui !
– Non je n’ai pas eu peur, réplique Lucas, je sais que les fantômes, ça n’existe pas.
– L’existence des fantômes, ce n’est pas très crédible ! confirme mamie. Mais ça fait un peu flipper, ces vieilles maisons abandonnées. Tu m’as bien fait marcher en me faisant croire que tu étais débordé de travail et que tu ne pouvais pas venir. Qu’est-ce que c’était, ces bruits que nous avons entendus ?
– Vous savez, ma chère mère, ironise Florian, de nos jours, avec un téléphone cellulaire, nous pouvons effectuer une pléthore de fonctions. Les bruitages que j’ai enregistrés étaient bien réalisés, pas vrai ?
– Et le fantôme que nous avons vu ? questionne Lucas.
– Ah ! El fantasma ? Le voici ! dit Florian en désignant une forme au fond du corridor.
Un spectre s’avance alors devant les spectateurs ébahis. Arrivé devant eux, le drap blanc tombe sous leurs yeux et dévoile la chevelure brune et le visage hâlé de Leïla, l’amie argentine de Florian.
– Hola que tal ? lance-t-elle en éclatant de rire.
Et tous se mettent à rigoler. Ils se souviendront de cette journée !
– Allez, on va chez vous, les garçons, annonce Florian. Alice doit être rentrée de son travail, j’ai très envie de voir ma grande sœur. Et ce soir, nous irons récolter les bonbons chez les voisins, trick or treat !
Ils prennent bien soin de refermer derrière eux la lourde porte grinçante de la maison. Dans leur exaltation, ils n’avaient pas remarqué l’ombre drapée qui passait derrière la fenêtre du salon.

Mireille FALOT