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Promenade matinale, d’Evelyne Proffit

Nous avons le plaisir de partager aujourd’hui, les textes des deux gagnantes du concours d’écriture organisé par le Club Jean-Pierre Timbaud en novembre dernier. Toute l’équipe vous félicite et vous encourage à continuer d’exprimer votre créativité et vos émotions à travers cet outil si précieux et à la portée de tous : l’écriture.

Promenade matinale

Je m’éloigne de ma résidence encore endormie pour goûter l’air frais du matin. La nature s’éveille. J’entends le pépiement des oiseaux et je devine, enveloppée dans la brume, une journée de printemps. Le soleil caché derrière les nuages roses et blancs déplie avec précaution ses premiers rayons. Ils caressent les baies du troisième étage, se hasardent dans les recoins du balcon pour rebondirent sur les volets en bois. Les cloches sonnent sept heures à l’église. Leur son solennel me bouscule. Combien de vies se seront envolées cette nuit avant de rejoindre les milliers d’âmes déjà disparues.

Mes pas m’amènent au pied d’un champignon géant. Des ménagères secouent avec vigueur leurs couettes dans l’espoir d’effacer les cauchemars de la nuit. On imagine derrière les fenêtres aux vitres bleuâtres, une vie au ralenti. Je perçois le son d’une télévision. J’imagine la famille suspendue aux nouvelles. Espère-t-elle l’épidémie anéantie? Hélas, sur la carte de notre pays, la tâche couleur de sang chaque jour s’agrandit.

Sur les balcons des parasols multicolores ont fleuris : parme, rose, bleu, jaune.  Ils égaient les façades d’un blanc indéfini. Je trouve un banc vide… Les arbres de fleurs roses décorent le square, parfument l’air et sentent la framboise. Sur les pelouses des petites marguerites forment un tapis blanc. Des fleurs jaunes et bleues poussent le long du trottoir. La sève serpente autour de leur tige, humide comme un baiser d’escargot. Des baisers, nous n’avons plus le droit d’en donner aux êtres aimés. Mettre des masques, nous sommes obligés pour nous protéger. L’angoisse de perdre les siens, d’attraper ce maudit virus, appelé Covid 19, nous traumatise. On nous montre à la télévision des salles de réanimation envahies par une armée de soldats blancs. Ils s’activent jour et nuit, pour sauver des hommes au péril de leur vie. Ces images nous accablent et nous poursuivent dans notre sommeil.

Est-ce la colère de Dieu qui s’est abattue sur nous pour nous punir de ne pas avoir pris soin de notre planète ?

Le monde n’est qu’une branloire pérenne a écrit dans ses essais, Michel de Montaigne. Lui aussi a connu une épidémie, celle de la peste. Philosophe, il engage à vivre pleinement chaque jour.

J’entends le cri des perruches. Je les reconnais à leur plumage vert et jaune. Elles se poursuivent à tire d’aile d’un arbre à l’autre. J’aperçois un nid posé sur une branche. Une pigeonne couve, patiente et courageuse dans l’attente du mâle parti chercher quelques vers.

J’ai rejoins mon appartement. Le soleil inonde le salon par vagues dorées. Depuis mon balcon, j’entends les enfants crier, courir sur les pelouses. Semblables à de petits diablotins enfermés depuis trop longtemps dans une boîte, ils crient leur joie, leur liberté.  Reprendront-ils l’école au mois de mai ? Pourront-ils partir en vacances cet été ? Ce mal invisible flotte dans l’air. Pour combien de temps un mois, un an… ?

Evelyne PROFFIT